Hélène Dang Vu est maîtresse de conférences à l’École d’Urbanisme de Paris et chercheuse au Lab’Urba. Elle est par ailleurs membre du Comité Scientifique du Club Ville Aménagement. Ses travaux scrutent depuis près de vingt ans les acteurs de la production urbaine, leurs trajectoires et les transformations de leurs pratiques. Aujourd’hui, ses travaux portent notamment sur l’écologisation des pratiques des acteurs de la production urbaine.
Vous travaillez depuis longtemps sur les acteurs de la production urbaine. Comment ce thème a-t-il émergé ?
J’ai été formée à l’urbanisme entre Nanterre, Paris 8 et Marne-la-Vallée, dans une période qui correspondait aussi à de grandes recompositions institutionnelles des formations en urbanisme. Ma thèse, menée entre 2006 et 2011, portait sur les universités comme producteurs de la ville.
À l’époque, il y avait une réflexion très forte autour de l’autonomie des universités : les établissements commençaient à porter des stratégies en leur nom, à affirmer leur rôle dans les territoires, à développer des projets d’établissement et à se penser comme des acteurs attractifs et actifs localement.
Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre comment l’inscription territoriale participait de l’affirmation d’un acteur universitaire. Pour cela, je suis aussi allée observer les campus américains, qui constituaient alors une référence importante dans les débats français. J’y ai découvert des modèles extrêmement variés : certaines universités intervenaient uniquement à travers des opérations immobilières, d’autres jouaient un rôle dans les mobilités, la planification ou encore la vie locale.
Très vite, cette question m’a amenée à m’intéresser aux « acteurs de la production moins attendus », qui est devenu un fil conducteur de mes recherches. Je me suis un moment intéressée aux ports, aux transporteurs ferroviaires (y compris à l’étranger), à l’armée, notamment parce qu’ils se retrouvaient propriétaires de fonciers vacants ou sous-occupés, extrêmement centraux et stratégiques. Là encore, ce qui m’intéressait était moins l’institution elle-même que la manière dont elle devenait un acteur de transformation urbaine.
Ce travail vous a progressivement conduite vers les professionnels de l’aménagement eux-mêmes.
Oui, parce qu’à un moment il me manquait l’approche par les individus et les trajectoires professionnelles. Je travaillais beaucoup à l’échelle institutionnelle, je rencontrais surtout des présidents d’université ou des directions stratégiques.
Quand je suis arrivée à Marne-la-Vallée en 2017, au moment où se lançait la Chaire « Aménager le Grand Paris », j’ai donc commencé à travailler plus directement sur les métiers et les parcours professionnels. Mon idée initiale était d’enquêter sur des « figures inattendues » de l’urbanisme : des professionnels qui ne se revendiquaient pas forcément « urbanistes », mais qui participaient pourtant à la production de la ville. Et puis je suis arrivée dans cette période très particulière du Grand Paris, marquée par les appels à projets urbains innovants. Il y avait à la fois beaucoup d’excitation et beaucoup d’inquiétude autour des transformations supposées des métiers, des rapports entre acteurs publics et opérateurs privés, ou encore des nouvelles compétences attendues.
À travers les séminaires de la Chaire, j’ai commencé à inviter des professionnels à raconter leurs trajectoires, leurs pratiques et leurs manières de vivre ces transformations. C’est devenu progressivement un axe très important de mon travail.
Aujourd’hui, je prépare une Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) consacrée à la production urbaine du Grand Paris à partir de la parole des acteurs de l’aménagement eux-mêmes. L’idée est de produire un « récit choral » de cette fabrication urbaine : non pas uniquement raconter le Grand Paris comme projet institutionnel ou politique, mais restituer la manière dont les professionnels vivent, racontent et transforment cette production collective.
Au-delà de ce travail plus personnel et spécifique que constitue l’HDR, vous insistez sur le rôle central du collectif dans la production de la recherche.
Oui, parce que la recherche fonctionne aujourd’hui dans un écosystème très collectif, mais aussi très fragmenté.
Je décris souvent cela comme une trajectoire individuelle dans un « jeu de société ». On construit des alliances, des scènes de discussion, des partenariats qui se recomposent en permanence. Il y a les laboratoires, évidemment, mais aussi les revues, les chaires, les plateformes de recherche, les séminaires, les collectifs plus informels…
Le Club Ville Aménagement fait d’ailleurs partie de ces scènes hybrides extrêmement intéressantes, parce qu’on y rencontre des chercheurs, mais aussi des professionnels, des praticiens, des acteurs publics. Ce sont des espaces où des bifurcations intellectuelles peuvent se produire.
Depuis plusieurs années, les appels à projets et les financements sont aussi devenus très structurants. Les collectifs se forment souvent autour de ces dynamiques-là. On monte des projets ensemble, on constitue des équipes, puis celles-ci se recomposent ailleurs autour d’autres sujets, un peu comme on l’observe dans le spectacle vivant.
Ces logiques ont évidemment des effets très ambivalents. Elles permettent de créer des dynamiques collectives, mais elles demandent aussi énormément de temps, d’ingénierie et de travail de montage. Et elles orientent en partie les sujets eux-mêmes, puisqu’il faut la plupart du temps répondre à des cadres déjà préconstruits.
Comment vos travaux sur l’écologisation des pratiques s’inscrivent-ils dans cette dynamique collective ?
Le programme que nous développons actuellement sur l’écologisation des pratiques des EPL en charge de l’aménagement, est né de ces différentes scènes de travail et de discussion que nous construisons dans nos laboratoires respectifs – au Lab’Urba et LAVUE -, au sein de la plateforme POPSU Transition Grand Paris, à l’APERAU, mais aussi avec la Fédération des EPL, le Club Ville Aménagement ou encore en direct avec des structures comme la SPL Marne au bois. L’idée est donc de rassembler ces énergies, jusque-là dispersées, afin d’approfondir nos travaux, mais aussi de mieux les faire connaître et les valoriser auprès du monde académique et des acteurs concernés. Les EPL, qui sont des structures très diverses, y compris dans leurs tailles, leurs moyens d’interventions, leurs missions, sont au cœur des enjeux de transition mais font assez peu l’objet de travaux académiques. Pourtant ça bouge, on le voit dans leurs questionnements, les changements organisationnels qu’ils opèrent, les besoins qu’ils formulent pour monter en compétences, etc. Ces apprentissages et transformations sont en soit très intéressants à étudier bien sûr. Mais c’est aussi dans notre scope, en tant que chercheurs et enseignants, d’accompagner ces efforts et tentatives. Il y a derrière tout cela une conviction forte : les praticiens alimentent énormément notre travail de recherche, tout comme la recherche nourrit ensuite l’enseignement et la formation des acteurs. Pour moi, il existe un continuum entre recherche, enseignement et pratiques professionnelles.
Les financements que nous sommes allés chercher vont donc permettre le recrutement d’un postdoctorat, de monter un centre de ressources sur le sujet et de designer, sur la base de séminaires acteurs-chercheurs, une offre de formation continue à destination des praticiens et des EPL.
Au moment de conclure cet entretien, avez-vous un message à adresser aux aménageurs qui nous lisent ?
Continuez à nous ouvrir vos portes !
Je crois profondément que les chercheurs ne doivent pas être placés à l’extérieur des pratiques, comme des observateurs qui viendraient uniquement analyser ou « éclairer » les situations. Ce qui m’intéresse, c’est de réfléchir avec les acteurs, de construire des questionnements communs et de continuer à interroger collectivement les transformations des pratiques de l’aménagement.
Pour poursuivre :
DANG VU H. (2014). « Les grandes universités face aux enjeux de la production urbaine ». Espaces et sociétés. n° 159. novembre, pp. 17-35,
DANG VU H. (2015). « Pourquoi les universités transforment-elles la ville ? ». Les annales de la recherche urbaine. n°109. Mars, pp. 28-43
ARAB N., DANG VU H. (2019), « Acteurs et systèmes d’acteurs de la production de la ville, quoi de neuf ? » Revue internationale d’Urbanisme, n°8, juillet-décembre.
DANG VU H, GOMES P (2021), « Des professionnels qui s’agitent dans l’effervescence du Grand Paris », Les cahiers de la Recherche Architecturale Urbaine et Paysagère
Sur les appels à projet urbain innovant
https://share.google/91aGF6ObW9kL6wbvK
Autour de la Chaire Aménager le Grand Paris
https://www.youtube.com/watch?v=Tw-Df6tWcLQ
A propos de l’écologisation des pratiques des EPL
https://www.univ-gustave-eiffel.fr/lunieversite/nos-projets-transformants
https://www.u-pec.fr/fr/universite/strategie-et-grands-projets/le-programme-erasme