Alors que les questions de santé s’imposent progressivement dans les réflexions sur la ville, les acteurs de l’aménagement sont amenés à élargir leur regard : qualité du logement, santé mentale, usages, espaces publics, nuisances de chantier, sentiment de maîtrise de son environnement… Autant de dimensions qui déplacent profondément la manière d’appréhender le projet urbain.
Pour cette nouvelle conversation Remue-Ménage réunit Yankel Fijalkow, sociologue et urbaniste, professeur à l’École Nationale Supérieure d’Architecture Paris-Val de Seine et codirecteur du Centre de Recherche sur l’Habitat (LAVUE – CNRS), Yaneira Wilson, architecte-urbaniste et maîtresse de conférences à l’ENSA Paris-Val de Seine, et Guillaume Petit, directeur général adjoint de la SAMOA, maître d’ouvrage du projet urbain de l’Île de Nantes.
Yankel Fijalkow, vous travaillez depuis longtemps sur l’habitat, l’insalubrité, les normes du « bon logement ». Quand on regarde l’histoire urbaine, est-ce que la santé a toujours été une question d’aménagement ou assiste-t-on aujourd’hui à un retour de cette préoccupation ?
Yankel Fijalkow : La question de la santé est ancienne dans l’histoire urbaine. Au XIXe siècle, les approches hygiénistes ont profondément structuré les politiques de logement et les manières de fabriquer la ville : accès à l’air et à la lumière, densité, espaces verts, lutte contre l’insalubrité… La santé était alors au cœur des réflexions sur l’aménagement et les conditions d’habitat.
Depuis la crise du Covid, un tournant s’est opéré qui a donné un peu plus d’écho à tout ce qui était l’urbanisme favorable à la santé. Cela s’est fait via un premier courant porté par l’OMS, qui visait à outiller les acteurs locaux, mais aussi via un second courant centré sur les « déterminants de la santé », dans lequel l’urbanisme et le logement se trouvent en première ligne. Aujourd’hui, il y a dans la société française une vraie inquiétude quant à la qualité de l’environnement (l’eau, les pesticides…) et ses effets sur la santé avec notamment l’explosion des maladies chroniques.
Nous (au sein du laboratoire, ndlr), nous nous sommes beaucoup centrés sur le logement parce qu’il y avait déjà tout un outillage très présent sur les questions d’urbanisme, d’accessibilité, de qualité de l’air… Mais il y avait finalement assez peu de travaux, dans les recherches francophones, sur le logement et notamment qui traitent de l’intérieur des logements. Or il nous semble qu’il y a là un défi à combler.
En même temps, il nous semble important de mieux définir ce qu’on entend par santé. Il y a bien sûr une définition médicale, l’absence de maladie, mais il y a aussi des définitions beaucoup plus larges. La notion de bien-être, sur laquelle on travaille de plus en plus aujourd’hui, est devenue centrale.
Je crois par ailleurs que l’on redécouvre un certain nombre d’écrits, comme ceux de Georges Canguilhem ou d’Ivan Illich, qui avançaient l’idée que la santé, c’est la maîtrise de son environnement et le sentiment de maîtrise de son environnement. C’est un peu dans cette veine-là que nous nous inscrivons.
Vous dites souvent que les nouveaux critères du bien-être sont encore mal stabilisés. Qu’est-ce qui est en train de changer aujourd’hui ?
Yankel Fijalkow : Il y a effectivement de nouvelles attentes adressées au logement. Après avoir été très attentifs aux questions d’alimentation, nous assistons aujourd’hui à toute une réflexion sur la qualité du logement qui conduit à se demander : peut-on penser la santé comme un enjeu central de la production de logement ? Du coup, il y a des signaux faibles qui émergent. On peut penser aux personnes électrosensibles, aux demandes d’espaces mutualisés ou de rencontre qui permettent de briser la solitude, mais aussi aux nouveaux besoins liés aux épisodes de canicule.
Si l’on considère que la santé est un état de bien-être, alors il faut développer de nouveaux outils !
Guillaume, vous racontiez lors de nos précédents échanges, que cette réflexion était ancienne à la SAMOA. Comment ces questions ont-elles émergé ?
Guillaume Petit : Cela date de bien avant mon arrivée. Une des premières traductions concrètes a été le manifeste pour une île durable, produit par la SAMOA en 2018. L’un des quatre piliers était « l’île du bien-être », avec cette idée d’agir sur les déterminants de santé.
Dès cette époque, il y avait une déclinaison très opérationnelle de ces enjeux, portée à la fois par les équipes de maîtrise d’ouvrage et par la maîtrise d’œuvre urbaine (équipe AJOA / LAQ). Tout cela est antérieur au Covid, même si le Covid a évidemment amplifié la prise de conscience et l’intérêt des objectifs portés.
En parallèle, nous avions également conduit une étude d’impact sur la santé avec la Ville de Nantes pour mesurer les effets du projet urbain sur plusieurs critères de santé. Nous avions choisi de nous concentrer sur deux dimensions principales : la nature en ville et les effets favorables sur la santé des dispositifs de concertation, notamment en matière de santé mentale (dis rapidement, l’impact sur la santé d’une possibilité à agir sur son environnement ou à minima d’être consulté sur les sujets qui touchent à son environnement de vie).
Ce premier travail a permis une mise en lumière des thèmes qui aujourd’hui, se retrouvent dans une stratégie santé-solidarité formalisée en 2024, qui vient retracer l’ensemble des champs d’action et des objectifs que nous poursuivons.

Aménagement Véloroute. Quartier Lycée Mandela.
Nantes (Loire-Atlantique) 08/2017 © Vincent Jacques/Samoa
Lors de nos échanges préparatoires, tu racontais aussi que la stratégie climat de l’île de Nantes pouvait paraitre parfois un peu « déconnectée des vrais gens ».
Guillaume Petit : En quelque sorte. La SAMOA s’est mise en ordre de marche pour formaliser une stratégie climat dès 2021, approuvée en 2023. Elle a reçu un accueil très favorable des élus et mettait beaucoup en avant la question des usages.
Mais une des réactions des élus a été de dire : « cette stratégie parle surtout à des gens qui ont le choix ». Le choix de leur mode de transport, de leur alimentation, de leurs modes de vie.
Et nous nous sommes rendu compte que nous ne mettions pas suffisamment en lumière tout ce que le projet urbain faisait déjà en matière de solidarité et de bien-être, et la capacité de chacun à adopter un mode de vie attractif et bas carbone.
La logique de la stratégie santé-solidarité a donc été de formaliser ce qui se faisait déjà, tout en identifiant des domaines dans lesquels nous pouvions aller plus loin.
Nous nous sommes beaucoup appuyés sur le guide ISADORA, produit par l’École des Hautes Études en Santé Publique de Rennes. Ce travail nous a permis de constater que beaucoup de choses existaient déjà : prescriptions sur la qualité du logement, les matériaux, les niveaux acoustiques, les espaces extérieurs…
Mais surtout, cela nous a amenés à conforter que cette question de l’urbanisme favorable à la santé devait être accessible à tous, compatible avec un mode de vie bas carbone, et ne pas être seulement une question de choix.
Yaneira Wilson, dans vos travaux communs, il y a un déplacement très intéressant : vous ne regardez pas seulement la santé à l’échelle urbaine, mais à celle du logement, des pièces de vie, des usages du quotidien. Pourquoi ce changement d’échelle était-il important ?
Yaneira Wilson : Cela rejoint ce que disait Guillaume sur la capacité de choisir. Pour nous, c’est un élément fondamental. Nous nous sommes rendu compte qu’il était beaucoup question de santé physique, mentale et sociale à des échelles très larges, où, finalement les habitants subissaient les décisions sans réellement pouvoir participer. Nous avons donc souhaité mieux comprendre la parole des habitants sur leurs espaces de vie.
À partir de là, nous avons développé cette notion de « littéracie en santé dans l’habitat ». La littéracie, dans les approches classiques, est souvent très liée au scoring, aux statistiques, et les sujets disparaissent un peu derrière les indicateurs.
Nous avons voulu au contraire partir des habitants eux-mêmes.
Pour nous, la littéracie en santé dans l’habitat, c’est la capacité d’un habitant à analyser, comprendre et répondre à une problématique de santé dans son lieu de vie.
Cela signifie comprendre quels arbitrages les habitants doivent faire au quotidien : ouvrir les fenêtres malgré la pollution extérieure, gérer l’humidité, supporter le bruit, faire face à une rénovation énergétique, essayer de sortir d’une situation de « passoire thermique »…
Nous nous sommes rendu compte que ces arbitrages racontaient énormément de choses.
Et cela nous a aussi permis de mettre en évidence une forme de décalage : en urbanisme, nous réfléchissons beaucoup aux espaces verts, aux aménagements extérieurs, mais parfois sans interroger suffisamment ce que nous produisons à l’intérieur même du logement.
Par exemple, nous avons travaillé avec plusieurs grands bailleurs sociaux qui souhaitaient intégrer des objets connectés permettant de mesurer la qualité de l’air ou l’humidité dans les logements. Or ces dispositifs étaient parfois très mal perçus par les habitants, qui y voyaient une forme de contrôle supplémentaire et surtout qui ne comprennent pas pourquoi on intervient dans leurs routines d’habitants : aérer, chauffer, s’isoler, etc
Le fait de mobiliser la parole des habitants et de nous positionner comme tiers nous a permis de faire émerger énormément d’enseignements.
Dans ce que vous racontez tous les trois, il y a quelque chose qui renvoie beaucoup à la notion de pouvoir d’agir.
Yaneira Wilson : Oui, tout à fait. Nous travaillons beaucoup à partir d’Albert Hirschman et de son ouvrage Exit, Voice and Loyalty.
Notre méthodologie repose sur plusieurs temps. Nous organisons d’abord des cafés pédagogiques où nous échangeons avec les habitants autour de toutes ces données produites par les institutions : combien de temps ouvrir les fenêtres, combien de temps marcher par jour, etc. Ces échanges permettent de créer une première relation de confiance. Ensuite viennent les entretiens individuels, puis un troisième temps collectif, les focus group où nous revenons vers les habitants avec les analyses produites.
À partir de là, nous essayons de comprendre comment les habitants réagissent face aux situations critiques qu’ils rencontrent. Certains sont dans une posture d’action : ils contestent, interpellent, veulent partir parce qu’ils estiment ne pas obtenir de réponse adaptée.
D’autres développent des stratégies d’accommodement : acheter un chauffage d’appoint, changer leurs habitudes, mettre en place ce que nous appelons des formes de « confort sobre ».
La littéracie en santé dans l’habitat nous permet donc de mesurer cette capacité d’agir et de mettre en récit.
Mais cette capacité concerne aussi les autres acteurs de la fabrique urbaine. Dans nos recherches, nous avons aussi interrogé des bailleurs qui expliquaient : « autrefois, notre mission consistait à loger le peuple ; aujourd’hui, il faut loger le peuple avec toutes les problématiques de santé qui traversent la société ».
On voit donc bien que cette capacité d’agir peut-être fragilisée aussi bien du côté des habitants que du côté des institutions.
Yankel Fijalkow : Nous avons récemment remis un rapport pour Leroy Merlin Source autour de cette question de la dépossession.
Ce travail montre qu’il existe aujourd’hui un véritable enjeu autour de la maîtrise de son espace habité. Cela concerne la question thermique, qu’il s’agisse du chauffage ou des canicules, mais aussi le voisinage, le bruit, l’humidité…
En sociologie, on a beaucoup parlé de l’appropriation de l’espace. Mais aujourd’hui, nous sommes confrontés à une dynamique inverse : les habitants ont de moins en moins de prise sur leur habitat. Et je crois qu’il y a là un devoir collectif : celui de lutter contre ce phénomène de dépossession.
Il faut aussi ajouter les enjeux démographiques, notamment le vieillissement, qui vont renforcer encore ces problématiques de santé dans l’habitat.
Guillaume Petit, quand on entend ces travaux, on a le sentiment que tout devient sujet de santé : le logement, les liens sociaux, le sport, la nature, les usages, les chantiers… Comment un aménageur évite-t-il de se retrouver face à une responsabilité impossible à porter ?
Guillaume Petit : C’est vrai que nous touchons à énormément de thèmes qui ont un impact sur la santé. Nous avons essayé de schématiser cela.
D’abord sur la programmation : le niveau de mixité, l’inclusion, les espaces mutualisés, les équipements publics, l’offre de soins de proximité… Ensuite sur les espaces publics : quelle qualité d’appropriation par les habitants ? Comment favoriser les mobilités actives ? Comment intégrer la question des pratiques physiques et sportives ?
Nous travaillons aussi sur l’animation territoriale, la concertation, l’accompagnement des changements de modes de vie. Et puis il y a une idée qui est devenue centrale : l’aménagement ne s’arrête pas à la livraison du programme.
Du fait du temps très long des projets urbains, cela a été assez vite intégré à la SAMOA.
Nous avons donc structuré l’ensemble de ces réflexions autour de six grands thèmes dans notre feuille de route santé-solidarité.
Ce travail a également mis en évidence trois sujets sur lesquels nous voulions aller plus loin.
Le premier concerne l’inclusivité et l’adaptation à tous les publics : continuités PMR, prise en compte des vulnérabilités, suivi des usages plusieurs années après la mise en service des espaces publics. Le deuxième porte sur les pratiques physiques et sportives. Et le troisième concerne le temps du chantier.
Justement, dans votre feuille de route, le chantier apparaît comme un sujet à part entière. Pourquoi ?
Guillaume Petit : Parce qu’il fait pleinement partie de l’expérience habitante. Nous avons essayé d’organiser des visites, des événements, des temps d’explication… Le chantier est un moment où les habitants peuvent avoir le sentiment de subir énormément de nuisances sans toujours comprendre ce qui se passe.
Yaneira Wilson : Cela rejoint très directement ce que nous appelons le « stress résidentiel ».
Dans nos recherches, nous nous sommes rendu compte que certaines actions pouvaient être très déconnectées du vécu réel des habitants. Le stress résidentiel renvoie précisément à cette tentative de rendre visibles les effets psychologiques et sociaux des transformations urbaines.
Cela peut concerner les difficultés à payer les charges, à supporter une rénovation énergétique, à trouver sa place dans un quartier, à supporter le bruit ou les nuisances de chantier.
Nous avons par exemple travaillé autour de la ZAC Masséna et observé des situations où les balcons devenaient impraticables pendant le chantier, où les habitants n’ouvraient plus leurs fenêtres à cause du bruit ou de la poussière, ce qui provoquait ensuite des problèmes d’humidité ou de moisissure.
Plus les habitants comprennent ce qui se passe, pourquoi cela dure, quels sont les objectifs du chantier, plus il devient possible de réduire ce stress résidentiel. Mais cela suppose de sortir du langage technique et de développer une véritable pédagogie. A ce titre une de nos découvertes a été de réaliser qu’en plus du jeu d’acteurs il y a les « actants » c’est-à-dire tous les objets qui permettent ou empêchent ou régissent l’habiter. Cela peut être les matériaux de construction qui isolent, des systèmes domotisés, des ascenseurs, un espace commun, un chantier. Notre recherche consiste à identifier ces actants et voir comment ils interviennent dans le jeu d’acteurs et dans l’espace matériel et architectural. A cet égard les travaux de Bruno Latour sont essentiels.
Yankel Fijalkow : Habiter, c’est arbitrer. Les habitants arbitrent en permanence entre des qualités et des nuisances. Je ne peux pas utiliser mon balcon à cause des poussières. Je ferme mes fenêtres parce qu’il y a trop de bruit ou de pollution. Je fais sécher mon linge dedans et j’augmente l’humidité.
La situation de stress émerge précisément lorsque les habitants sont obligés de faire ces arbitrages. C’est pourquoi nous plaidons pour la création de véritables espaces pédagogiques de l’urbanisme et de l’habitat.
Attention : il ne s’agit pas d’apprendre aux habitants à habiter. Il s’agit de créer des espaces où techniciens, gestionnaires, aménageurs et habitants peuvent comprendre ensemble les arbitrages auxquels chacun est confronté.
Une question très simple peut devenir révélatrice : où fait-on sécher son linge ? Dehors, avec le risque d’être réprimandé ? Dedans, avec le risque d’augmenter l’humidité ? À partir du moment où chacun considère que les choix des autres sont rationnels, alors il devient possible d’avancer.
Et être reconnu dans cette capacité à arbitrer est déjà, en soi, un facteur de santé.
Sans conclure
Au fil de la discussion, une idée revient constamment : penser la santé dans l’aménagement ne consiste pas seulement à intégrer de nouveaux indicateurs techniques ou environnementaux. Cela suppose de déplacer le regard vers les usages, les arbitrages quotidiens, les vulnérabilités, mais aussi vers la capacité réelle des habitants à comprendre et maîtriser leur environnement.
Derrière les questions de logement, de confort thermique, de chantier, de bruit ou d’espaces publics, c’est finalement la question du pouvoir d’agir qui réapparaît. Et peut-être, au fond, une nouvelle manière de penser la relation entre habitants, chercheurs et aménageurs.
Pour aller plus loin / Références bibliographiques :
Georges Canguilhem (1966), Le normal et le pathologique, Paris : Presses Universitaires de France
Ivan Illitch (1975), Némésis médicale, Paris : Seuil.
Albert Hirschmann, Exit Voyce and Loyalty – 1970 Harvard University Press (traduit en 1972 sous le titre Défection et prise de parole)
Latour, Bruno. (2014). Changer de société, refaire de la sociologie, Paris : La découverte.
EHESP, Guide Isadora, Une Démarche d’Accompagnement à l’Intégration de la Santé dans les Opérations d’Aménagement, Mars 2020
Yankel Fijalkow, Yaneira Wilson, Projet SAPHIR, Santé Paris Habitat Histoire Immeuble Résidentiel, 2023 – Agence Régionale de Santé / Paris Habitat : articles accessibles en ligne : Wilson, Y., & Fijalkow, Y. (2024), « Espaces pédagogiques dans l’habitat social: deux expériences de recherche-action dans le Nord-Pas-de-Calais et à Paris », Participations, 39(2), 125-155.
Fijalkow, Y., & Wilson, Y. (2024), La littératie en santé dans l’habitat: une autre manière de mesurer la qualité du logement, Métropolitiques
Wilson, Y., & Fijalkow, Y. (2024), Introduction. Habitat: les micro-espaces de la santé, Géographie et cultures, (123), 5-11.
Yankel Fijalkow, Yaneira Wilson, Projet Whaou Well-being and HeAlth Observatory within Urban trajectories – en cours. Accessible en ligne ici : https://pepr-vdbi.fr/projets-laureats/projets-whaou