Œuvre, ouvrage, usage : quand les frontières de la maîtrise se brouillent

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Comité scientifique, Journée aménageurs-chercheurs
14 Sep 2026

Le 12 juin dernier, l’École nationale supérieure d’architecture Paris-Val de Seine accueillait la deuxième édition des Rencontres Aménageurs <> Chercheurs organisée par le comité scientifique du Club Ville Aménagement. Son directeur, Jérôme Goze – ancien directeur de La Fab à Bordeaux et membre du comité scientifique du Club – et Florent Sainte Fare Garnot ouvraient cette journée autour d’une ambition commune : faire dialoguer les savoirs académiques et les pratiques professionnelles au service de l’évolution de la fabrique urbaine.

 

 

Table Ronde #2 : Œuvre, ouvrage, usage : quand les frontières de la maîtrise se brouillent

Longtemps structuré autour d’une distinction entre le maître d’ouvrage, qui définit le projet et veille à son accomplissement, et le maître d’œuvre qui conçoit et réalise l’opération, le projet urbain voit aujourd’hui ses repères évoluer. Allongement des temporalités, recentrage de l’aménagement sur la ville existante, extension des attentes sociales entrainent l’apparition de nouvelles compétences et l’évolution des métiers. Celles-ci interrogent les frontières traditionnelles de la maîtrise et les pratiques professionnelles. Dans ce contexte, comment la formation s’ajuste-t-elle ?

Animée par Laurent Devisme (professeur à l’ENSA Nantes), cette deuxième table ronde a réuni Hélène Nessi, professeure des Universités en aménagement et urbanisme à l’Université Paris Nanterre, Pauline Ouvrard, maîtresse de conférences à l’ENSA Nantes, Florent Sainte-Fare Garnot, directeur général de la SPL Lyon Part-Dieu et président du Club Ville Aménagement, et Philippe Simon, architecte-urbaniste et professeur à l’ENSA Paris Val-de-Seine. Leurs échanges croisent regards académiques, pratiques pédagogiques et retours d’expérience opérationnels autour d’une même interrogation : comment les transformations contemporaines de la fabrique urbaine conduisent-elles à faire évoluer les métiers, les compétences et les formations ?

The World has Changed. Can Planning Change ?

En ouverture des échanges, l’interrogation formulée par Manuel Castells au début des années 1990 sert de point de départ à la discussion : The World has Changed. Can Planning Change ? Plus de trente ans après cette question, les conditions dans lesquelles se fabrique la ville ont profondément évolué. L’allongement des temporalités, le recentrage sur la ville existante, la transformation des attentes des collectivités et l’apparition de nouvelles ambitions assignées à l’aménagement (renaturation, sobriété carbone, gestion de l’eau et des sols, évolution des matériaux…) brouillent les catégories qui ont longtemps structuré le projet urbain. Sans disparaître, la distinction entre maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre devient moins évidente : les processus changent, les responsabilités évoluent,  les modalités de coopération se recomposent. Pour les intervenants, le triptyque aménageur, élu, concepteur qui a marqué les années 2000 est une figure ancienne.

De même la place de la conception urbaine évolue. L’intervention s’opère désormais majoritairement sur des tissus urbains déjà constitués, où le projet procède davantage par transformation que par création ex nihilo. Penser la « ville régénérative » invite à déplacer le regard. Plus que la production d’une œuvre achevée, l’enjeu de l’urbaniste consiste à faire émerger des « situations d’œuvre », en articulant des enjeux programmatiques, techniques, architecturaux, environnementaux ou économiques toujours plus nombreux. Il ne suffit plus d’apprendre à projeter une forme, il faut apprendre à « projeter les conditions du projet ». Cette évolution conduit à poser l’urbaniste comme le garant d’une vision holistique, capable d’organiser le dialogue entre des expertises multiples, de mettre en relation les acteurs et d’accompagner la traduction d’une ambition politique.

Les échanges rappellent toutefois que les réalités observées dans de nombreuses petites villes ou en milieu rural relèvent d’un tout autre régime d’action. Les moyens humains y sont plus limités, les compétences spécialisées plus rares et une même personne peut être amenée à cumuler des responsabilités qui seraient réparties entre plusieurs acteurs dans les grandes opérations métropolitaines. Cette diversité des contextes invite à penser les évolutions des métiers sans modèle unique. Elle interroge tout autant les compétences à transmettre que les postures professionnelles à développer selon les situations rencontrées.

  1. Former dans un monde en mutation

« Le triptyque plan-coupe-façade est-il encore l’alpha et l’oméga de la formation ? ». Cette formule volontairement provocatrice résume l’interrogation qui traverse cette deuxième séquence : comment faire évoluer les formations lorsque les métiers de la fabrique de la ville se transforment ?

Cette évolution constitue désormais un objet de recherche à part entière. Le programme PrometUrba, porté par le RAMAU (Réseau Activités et Métiers de l’Architecture et de l’Urbanisme), s’intéresse ainsi aux trajectoires professionnelles des architectes, urbanistes et paysagistes. Partant du constat qu’une part importante du groupe professionnel exerce aujourd’hui en dehors des cadres traditionnels (seule la moitié des diplômés est inscrite à l’Ordre), la recherche s’attache à analyser les redéploiements des parcours, les situations de « multipositionnalité », les passages entre maîtrise d’œuvre et maîtrise d’ouvrage ou encore les déplacements entre secteurs d’activité. La question des frontières professionnelles apparaît ainsi centrale, aussi bien à l’échelle des parcours individuels que dans les recompositions plus collectives des métiers.

Ces évolutions conduisent certaines formations à renouveler leurs approches pédagogiques. L’exemple du master Urbanisme et aménagement de l’Université Paris Nanterre illustre cette volonté de faire comprendre aux étudiants le paysage d’acteurs dans lequel ils seront amenés à intervenir. Organisé sur la durée d’un semestre, un exercice pédagogique prend la forme d’un jeu de rôle où chacun incarne un acteur du projet urbain, expérimente ses contraintes et confronte ses intérêts à ceux des autres participants. L’enjeu n’est pas seulement de produire un projet, mais d’apprendre à intégrer les logiques d’action, les rapports entre institutions, opérateurs et concepteurs, ainsi que les conditions concrètes de la coopération.

  1. Scènes de dialogue : atelier et culture commune

Dans le prolongement des expériences pédagogiques évoquées précédemment, les échanges reviennent à plusieurs reprises sur la figure de l’atelier. Dispositif de formation et modalité de fabrication du projet urbain, l’atelier apparait décisif pour organiser le dialogue entre des expertises de plus en plus nombreuses. Dans un contexte où les technicités se multiplient, il constitue un espace de confrontation des savoirs, d’élaboration progressive des arbitrages et de construction d’une compréhension partagée des enjeux. La pratique d’atelier opère une continuité entre les apprentissages développés dans les formations et les conditions concrètes de conduite des projets.

Les débats soulignent toutefois que l’atelier ne constitue pas une réponse en soi. Ils font émerger plusieurs interrogations sur les conditions de son efficacité. Comment maintenir une vision d’ensemble sans gommer la diversité des expertises ? Comment organiser les échanges sans effacer les responsabilités de chacun ? Plusieurs intervenants rappellent que la multiplication des acteurs ne dispense pas de clarifier les rôles ni d’assurer une capacité d’animation du projet. Sans converger vers un modèle unique, les échanges mettent ainsi en évidence l’importance des fonctions de coordination et de mise en dialogue dans la conduite des projets urbains.

Cette réflexion conduit enfin à interroger la notion de culture commune. Celle-ci ne renvoie pas à l’idée d’un socle de connaissances partagé une fois pour toutes, mais à la capacité de construire des références communes entre des acteurs aux parcours et aux cultures professionnelles de plus en plus diversifiés. Puisque les profils s’élargissent, y compris avec l’arrivée de formations extérieures au champ traditionnel de l’urbanisme, les échanges soulignent l’importance des démarches de traduction entre les mondes professionnels. La production et le partage de démonstrateurs, ou encore l’acculturation des élus et des partenaires du projet s’avère également décisive et invite à regarder cette question de la culture commune, moins comme un héritage, que comme une construction collective, sans cesse à renouveler au contact des situations de projet.

 

Cette table ronde illustre pleinement l’ambition des Rencontres Aménageurs <> Chercheurs de renforcer les liens entre mondes académique et professionnel. Elle met en lumière le continuum qui relie pratiques professionnelles, travaux de recherche et évolution des formations, dans un mouvement collectif qui accompagne les transformations de la fabrique urbaine.

Pour aller plus loin :

Manuel Castells, « The World has changed, can planning change ?”, 1992, Landscape & urban planning, Vol 22. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/016920469290009O

Projet de recherche national Professions et Métiers de l’Urbanisme au 21e siècle (PMU21): https://prometurba.hypotheses.org/a-propos

Réseau RAMAU :  https://www.ramau.archi.fr/spip.php?article47

 

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